Le grand réarmement : États-Unis vs Europe
En 2026, le paysage de la défense mondiale est marqué par un changement stratégique majeur. Les États-Unis ont entamé une transformation profonde de leur outil de défense. Sous l’influence d’une doctrine de « sécurité intérieure » et de priorisation vers le Pacifique (face à la Chine), Washington réduit son rôle de gendarme de l’Europe. Le message est clair : les alliés européens doivent assumer la responsabilité primaire de leur défense conventionnelle. Pour l'industrie américaine, cela se traduit par une mobilisation nationale pour « charger » la base industrielle de défense afin d'assurer le soutien à des alliés sommés de s'équiper. L’administration américaine adopte une posture offensive et projette d’augmenter son enveloppe militaire à 1 500 milliards de dollars en 2027 soit une augmentation de 445 milliards de dollars par rapport à 2026.
Les Européens, conscients de leur vulnérabilité, affichent une ambition d'autonomie stratégique et multiplient l’augmentation de leurs budgets. Les dépenses militaires des pays européens ont ainsi atteint 381 milliards d’euros en 2025, soit une hausse de près de 63% depuis 2020. La Commission européenne pour sa part prévoit de débloquer 800 milliards d’euros sur les prochaines années, dont 650 milliards d’euros correspondant à une augmentation des dépenses de défense des Etats membres et 150 milliards d’euros sous forme de prêts garantis par le budget européen pour financer les investissements militaires. Par ailleurs, l’Allemagne a débloqué un fonds exceptionnel de 108 milliards d’euros pour moderniser son armée.
Les pays membres de l'OTAN, notamment européens se sont donc engagés dans une course aux dépenses militaires (visant désormais des standards élevés, proches de 5% du PIB pour certains).
Cependant, cette ambition se heurte à une réalité brutale : la fragmentation du marché européen et une dépendance technologique persistante vis-à-vis des équipements américains.
L’ambition stratégique européenne contrariée
L’ambition européenne en matière d’armement s’est considérablement musclée depuis 2022. Face à un paysage sécuritaire dégradé, l’Union européenne cherche à réduire sa dépendance technologique vis-à-vis des États-Unis et à renforcer sa base industrielle et technologique de défense.
En 2026, l’industrie européenne de défense traverse une période charnière. Après l’euphorie boursière des deux dernières années, portée par la prise de conscience géopolitique, le secteur entre dans une phase plus exigeante où l’espoir se confronte désormais à la réalité brutale de l’exécution.
Evolution de l’indice MSCI Europe Aéronautique et Défense
Source : Bloomberg
L'action Rheinmetall, souvent présentée comme le fer de lance du réarmement allemand et européen, illustre les tensions entre les espoirs des investisseurs et la réalité du cycle industriel. En 2026, malgré un carnet de commandes massif, le titre a subi des corrections significatives.
Evolution du cours de Rheinmetall
Source : Bloomberg
La raison de ce décrochage : des résultats financiers parfois inférieurs aux prévisions les plus optimistes et une complexité opérationnelle, les investisseurs ayant parfois surestimé la capacité de l’entreprise à convertir instantanément des commandes étatiques en flux de trésorerie immédiats. L’annulation du programme de frégates F126 par le gouvernement allemand a ainsi créé une certaine fébrilité chez les investisseurs. Cette annulation pèse lourdement sur les finances de Rheinmetall, l'objectif de commandes de 20 milliards d'euros pour le deuxième trimestre 2026 ne sera apparemment pas atteint en raison de l'interruption du programme.
L’autre ambition contrariée est celle des introductions en bourse : le fabricant franco-allemand des chars Leopard et Leclerc, KNDS, avait ainsi officiellement annoncé son projet d’introduction en bourse, avec une cotation à Paris et Francfort dans les semaines à venir. L’opération devait valoriser KNDS entre 12 et 15 milliards d’euros, ce qui en faisait l’une des plus grandes introductions du secteur défense en Europe depuis plusieurs années. L’entreprise a cependant annoncé, début juillet, le report de l’opération à la demande de l’Etat français à cause notamment de la baisse des cours de bourse des sociétés européennes de défense.
Pourquoi l'Europe achète-t-elle américain ?
La suprématie de l’industrie américaine sur le sol européen ne s’explique pas uniquement par le lobbying de Washington. Elle répond à des logiques opérationnelles et industrielles implacables.
La disponibilité « sur étagère » : face à la menace russe, les armées européennes ont besoin de reconstituer leurs stocks immédiatement. L’industrie américaine, forte de ses lignes de production massives, peut livrer des équipements éprouvés au combat (système antiaériens Patriot, lance-roquettes Himars) beaucoup plus rapidement que l’industrie européenne, encore handicapée par ses délais de fabrication.
Le bouclier politique de l’OTAN : acheter américain est souvent perçu comme une prime d’assurance. En s’équipant auprès de Lockheed Martin, Raytheon ou Boeing, les capitales d’Europe de l’Est (Pologne et Roumanie en tête) s’assurent non seulement d’un alignement total avec l’OTAN, mais espèrent surtout garantir l’engagement continu des troupes américaines pour leur sécurité.
La fragmentation européenne : l’industrie de défense européenne souffre de décennies de concurrence interne et de commandes non standardisées. Il existe par exemple en Europe davantage de constructeurs de véhicules blindés que de constructeurs automobiles, empêchant les économies d’échelle que maîtrisent parfaitement les géants américains.
Le marché européen de l'armement est à la croisée des chemins. L'urgence sécuritaire a consacré la domination des États-Unis à court terme, agissant comme le principal arsenal des démocraties européennes. Tout l'enjeu pour l'Europe réside désormais dans sa capacité à faire de ce rattrapage capacitaire un tremplin vers une véritable indépendance industrielle, plutôt qu'une tutelle définitive.
Article rédigé par Jean-François Karbowy, gérant de portefeuilles
Achevé de rédiger le 15/07/2026.
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