Comment évolue le concept de taux sans risque ?
Pendant des décennies, les obligations émises par les États les mieux notés étaient considérées comme la référence « sans risque » servant à valoriser l'ensemble des actifs financiers. Cette perception reposait sur une confiance quasi absolue dans leur capacité à rembourser leur dette.
Aujourd'hui, cette confiance n'est plus totalement acquise. Comme le rappelle la Banque des règlements internationaux (BRI), la sécurité d'un actif dépend autant de la solidité économique de son émetteur que de la confiance que lui accordent les marchés. Dès lors que les investisseurs s'interrogent sur la trajectoire budgétaire d'un État, ils exigent une rémunération supplémentaire : c'est la prime de risque, qui se traduit par des taux souverains plus élevés.
La hausse des taux est-elle seulement liée au retour de l’inflation ?
Le retour de l'inflation explique une partie du mouvement, mais il n'est pas le seul facteur. Pendant plus de quinze ans, les États ont bénéficié d'un environnement exceptionnel : inflation faible, politiques monétaires très accommodantes et achats massifs d'obligations par les banques centrales via les programmes d'assouplissement quantitatif (QE).
Cette période a permis aux gouvernements de se financer à des coûts historiquement faibles, parfois même à des taux négatifs en Europe. La pandémie a renversé cet ordre établi. Face au choc inflationniste provoqué par la reprise post-Covid, les tensions énergétiques et les perturbations des chaînes d'approvisionnement, la Réserve fédérale américaine (Fed) et la Banque centrale européenne (BCE) ont engagé un resserrement monétaire rapide en augmentant leurs taux directeurs et en réduisant leur bilan.
Avec la disparition progressive de cette abondance de liquidités, les investisseurs réévaluent désormais le coût du risque et regardent de beaucoup plus près la qualité des finances publiques.
Qu’est-ce qui inquiète les investisseurs en matière de finance publique ?
La hausse des taux intervient effectivement dans un contexte où les déficits publics restent durablement élevés et où les besoins de financement continuent de croître. Trois tendances structurelles alimentent cette dynamique : le vieillissement démographique, les investissements liés à la transition énergétique et la montée en puissance des dépenses de défense.
La défense des frontières et le coût du réarmement ont connu une accélération marquée depuis le sommet de l’OTAN de La Haye en juin 2025 où les alliés se sont engagés à porter leurs efforts dans les dépenses militaires à 3,5% de leur PIB et à 1,5% pour les infrastructures critiques. Ainsi, en 2025, les dépenses de défense des pays de l’OTAN ont progressé de 20% par rapport à 2024 pour un total de 1 637 milliards de dollars. La France, à 2,05% du PIB reste en retrait d’autres pays comme la Pologne (4,3%) mais la trajectoire haussière est commune à l’ensemble des membres européens de l’Alliance.
Les chiffres illustrent cette nouvelle réalité. La dette publique atteint 137% du PIB en Italie, 122% aux États-Unis et 115% en France, tandis que l'Allemagne reste à 64% du PIB. Les déficits demeurent élevés (jusqu’à 6% du PIB) Quant à la charge d'intérêts, celle-ci s’élève désormais à 3% du PIB aux Etats-Unis ou en Italie.
Ces niveaux auraient été beaucoup plus faciles à absorber lorsque les taux étaient proches de zéro. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Chaque nouvelle émission de dette s'effectue à un coût supérieur, ce qui alimente progressivement la charge d'intérêts et réduit les marges de manœuvre budgétaires.
Indicateurs de finances publiques
Source : Fed Reserve Bank of St Louis, ECB data Portal (2025)
L'Allemagne a toujours été le meilleur élève du tableau européen. Mais la trajectoire semble se dégrader également, doit-elle dès lors faire l’objet d’une vigilance particulière ?
L'Allemagne part effectivement d'une situation budgétaire plus saine que ses voisins grâce à une dette relativement modérée et à une charge d'intérêts encore limitée. Mais cette photographie est en train d'évoluer rapidement.
Le gouvernement allemand a engagé un changement historique de doctrine budgétaire en assouplissant son « frein à l'endettement » afin de financer un vaste programme d'investissements dans les infrastructures et la défense. Plusieurs centaines de milliards d'euros devraient être mobilisés au cours des prochaines années, en complément de l'objectif fixé au sein de l'OTAN d'augmenter durablement les dépenses militaires.
Rien que pour 2027 le projet de budget allemand prévoit autour de 110 milliards d’euros de dépenses militaires (soit plus de 30% de plus qu’en 2026), ce qui conduit l’endettement total à près de 200 milliards d’euros. Autrement dit, Berlin affiche ses priorités : le réarmement face à la menace russe.
Cette stratégie devrait entraîner une hausse sensible des émissions de dette publique allemande. Pour les marchés obligataires européens, il s'agit d'un changement majeur : le Bund allemand, qui constitue la référence de la zone euro, pourrait être mis sous pression par des investisseurs moins confiants. L'augmentation de l'offre de dette allemande intervient en outre dans un contexte où la BCE réduit progressivement son bilan, laissant davantage de place aux investisseurs privés, plus exigeants en matière de rémunération.
En définitive, même si l'Allemagne conserve une signature de très grande qualité, elle ne sera pas épargnée par le nouveau régime de taux.
Quelles sont les conséquences pour les investisseurs obligataires ?
C'est probablement le principal enseignement de cette période. La hausse des taux souverains ne s’appuie plus seulement sur les anticipations de politique monétaire ; elle traduit une évolution plus profonde de la perception du risque souverain.
Les investisseurs ne regardent plus uniquement les décisions des banques centrales. Ils analysent désormais beaucoup plus finement les trajectoires budgétaires, la dynamique de la dette, les besoins futurs de financement et la crédibilité des politiques économiques.
Les États développés continuent naturellement de bénéficier d'un accès privilégié aux marchés. En revanche, leur statut de référence incontestable est davantage questionné qu'il ne l'était par le passé. Dans ce nouvel environnement, la qualité d'une signature souveraine dépendra de plus en plus de sa capacité à convaincre les investisseurs de la soutenabilité de ses finances publiques.
La confiance se construit à travers la crédibilité budgétaire, la solidité des institutions et la capacité des États à financer leurs priorités sans compromettre l'équilibre de leurs finances. C'est cette hiérarchisation plus fine du risque souverain qui devrait désormais guider les marchés.
Achevé de rédiger le 15/07/2026, par Marie Marticou, gérante obligataire.
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