L’Union Européenne (UE) veut muscler son rapport de force avec la Chine : entre rêve et réalité

L’Union Européenne durcit le ton face à la Chine : déficit commercial record, concurrence agressive, dépendances stratégiques… Mais entre rêves de souveraineté et réalités économiques, l'Europe a-t-elle vraiment les moyens de ses ambitions ?

Relations commerciales UE-Chine : un bateau qui coule ou un partenariat ? (en anglais EU China trade relationship: sinking ship or partnership). Ce titre, extrait d’un panel lors d’une conférence rassemblant une délégation européenne et ses homologues chinois à Pékin le 12 mai 2026, évoque avec transparence l’état des tensions grandissantes entre les deux blocs. Depuis plusieurs mois, les institutions européennes adoptent un ton de plus en plus affirmé face à l’intensification de la concurrence chinoise, qui menace l’industrie européenne jusque dans son berceau géographique. Mais l’UE a-t-elle les moyens de ce changement de ton ?

Etat de la situation : un déficit commercial européen qui s’aggrave avec la Chine

Depuis plusieurs années, l’aggravation du déficit commercial de l’UE avec la Chine est flagrante et reflète deux tendances : depuis 2021, on constate ainsi une augmentation moyenne de 6% par an des exportations chinoises vers l’UE, en parallèle d’une baisse moyenne de 2,5% par an des exportations européennes vers la Chine (source : Bruegel). En conséquence, le déficit commercial européen s’élevait à 360 Mds d’euros en 2025 – soit 1 Md d’euros par jour.

Le déficit commercial de l’UE avec la Chine continue de se creuser (en Mds d’euros)

Le déficit commercial de l’UE avec la Chine continue de se creuser (en Mds d’euros)

Source : MERICS

La hausse des exportations chinoises vers l’UE s’est d’autant plus accélérée que le marché américain s’est graduellement fermé aux produits chinois, depuis l’investiture de Donald Trump. Ces exportations peuvent s’expliquer par une aide active de l’Etat chinois. En effet, selon l’OCDE, entre 2005 et 2024, les entreprises chinoises auraient reçu en moyenne 3 à 8 fois plus d’aides gouvernementales que leurs concurrentes établies dans les économies de l’OCDE.

Une économie européenne de plus en plus menacée

Cet essor des flux commerciaux venant de la Chine se traduit par une substitution des produits chinois à l’industrie locale, sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Ce dernier point rappelle également que les produits chinois ne sont plus nécessairement synonymes de low cost et comprennent des produits à forte valeur ajoutée. Cette menace s’illustre par les gains de parts de marché des marques chinoises dans le total des véhicules vendus dans l’UE. Les constructeurs automobiles chinois réussissent ainsi à pénétrer le pré-carré de l’industrie européenne, grâce à leur domination technologique dans le domaine des véhicules électriques, malgré la mise en place par l’UE de droits de douane spécifiques de 35%.

Nombre de véhicules vendus dans l’UE par des constructeurs chinois sur les 5 premiers mois de l’année 2025 et 2026

Nombre de véhicules vendus dans l’UE par des constructeurs chinois sur les 5 premiers mois de l’année 2025 et 2026

Source : Association des constructeurs européens d'automobiles

Au regard de cette menace, on comprend pourquoi l’industrie automobile européenne voit ses profits baisser et considère de fortes restructurations - Volkswagen envisagerait de supprimer 100 000 emplois (soit 1 emploi sur 6 dans le groupe) d’ici 2030.

Cette analyse et ces tendances sont extrapolables dans d’autres domaines industriels tels que la chimie ou l’acier.

Une marge de manœuvre européenne pour l’instant lestée par la dépendance

En dehors de toute considération politique et des dissensions entre les Etats de l’Union européenne sur l’approche à adopter, nous identifions des freins à un brusque retournement des rapports de force économiques entre l’UE et la Chine dans les prochaines années. Le premier est la très forte domination de la Chine sur plusieurs produits ou équipements cruciaux. A titre d’exemple, 90% des terres rares mondiales sont raffinées en Chine, un produit aujourd’hui utilisé dans de nombreux domaines : depuis les moteurs électriques et éoliennes, jusqu’aux avions de chasse. Une domination de même ampleur est constatée sur de nombreuses technologies d’avenir telles que les batteries lithium-ion – avec un champion comme CATL, dont la part de marché mondiale s’élève à 42% sur le premier trimestre 2026. Remplacer une telle domination ne se fera pas en quelques mois, rendant une substitution peu crédible à court terme.

Le deuxième frein est d’ordre institutionnel. L’UE s’efforçant de respecter les règles de l’OMC, il est compliqué de viser ouvertement la Chine avec des mesures ciblées, sans enfreindre la clause de la nation la plus favorisée. En effet, cette clause établit en principe l’impossibilité de discriminer entre les partenaires commerciaux. Dans ce cadre, seules des négociations bilatérales pourront être efficaces. Or, dans une négociation, il faut une volonté de négocier des deux côtés.

Mais la Chine n’est pas (encore) toute puissante

Parmi les leviers de négociation actionnables par l’UE, se trouve la forte dépendance de l’économie chinoise aux exportations. La consommation interne de la Chine n’est en effet pas encore de taille à engloutir la production locale.

L’économie chinoise reste dépendante des exportations

L’économie chinoise reste dépendante des exportations

Source :Deutsche Bank

Cette situation rend les industriels chinois fortement dépendants de la consommation hors Chine, dans un contexte où le marché américain se ferme progressivement à ses produits, comme le montre l’instauration de droits de douane ainsi que plusieurs restrictions sur l’utilisation des technologies de télécommunication chinoise provenant par exemple de Huawei, ZTE ou encore Hikvision. Il leur faut donc nécessairement trouver des débouchés.

Plusieurs plans ou ébauches de plans ont été dévoilés par la Commission Européenne pour réduire la dépendance à la Chine (Critical Material Act, ReSource EU, Net Zero Industry Act, Cyber Security Act, Industrial Accelerator Act) ; ils tendent désormais à se concrétiser. Parmi ces approches, on peut mentionner la volonté de transposer en Europe une méthode appliquée par la Chine pour s’industrialiser : favoriser la production locale et exiger que tout investissement étranger supérieur à 100 M d’euros dans l’UE passe par une co-entreprise détenue majoritairement par un acteur européen. Cela permettrait à l’acteur européen de bénéficier d’un transfert de savoir et de savoir-faire, ainsi que de créer des emplois locaux.

Mais l’approche de l’UE ne se résume pas qu’à des plans. L’UE est effectivement déjà rentrée dans un rapport de force avec la mise en place concrète, dès le 1er juillet 2026, d’une réduction de 47% des quotas d’acier importé sans droits de douane, et l’imposition de droits de douane de 50% (vs 25% auparavant) sur le reste des importations d’acier mondiales. Cette mesure qui s’applique à tous ses partenaires commerciaux, vise notamment l’acier chinois. A cette décision s’ajoute la mise en opération complète depuis le 1er janvier 2026, du mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MCAF). Il s’agit d’un outil ayant pour objet de protéger plusieurs industries européennes (ciment, engrais azotés, acier, électricité, aluminium, hydrogène) de la concurrence de produits importés ne respectant pas les même standards environnementaux – donc probablement moins chers. En synthèse, le MCAF vise à soumettre les produits importés dans l’Union Européenne à une tarification du carbone équivalente à celle appliquée aux industriels européens fabriquant ces produits.

La défense des frontières économique de l’UE aura nécessairement un prix

La concrétisation de barrières de protection ne fera en revanche pas que des heureux. L’une des raisons pour lesquelles les autorités européennes avaient été complaisantes avec l’essor des exportations et les délocalisations industrielles vers les pays à bas coûts ces dernières décennies, est l’avantage court terme de protéger le pouvoir d’achat des Européens et limiter l’inflation. Défendre ses frontières économiques, au bénéfice de l’industrie locale, pourrait empêcher les consommateurs et les entreprises européennes de bénéficier de prix bas. Dans le cadre de l’acier par exemple, les mesures précitées pourraient entraîner une légère hausse des coûts pour les biens et équipements produits dans l’UE et contenant cet alliage.

Reste que posséder une industrie locale est stratégique dans un monde où l’instabilité des relations internationales règne. Pour reformuler l’expression de l’ancien chancelier ouest-allemand Helmut Schmidt, les profits d’aujourd’hui, font les investissements de demain, et les emplois d’après-demain. En Europe, bien sûr.

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Article rédigé par Alexandre Letz, analyste-gérant

Achevé de rédiger le 15/07/2026.

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